Comment écrire la biographie d’un poilu?

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Poilus soldats dans une tranchée

Vous voulez écrire la biographie d’un ancêtre ayant participé à la Grande Guerre de 14-18 ?

Quelles sont les sources disponibles pour retracer le parcours d’un poilu et en savoir plus sur ce qu’il a vécu ?

Quels sont les précautions à prendre, les écueils à éviter ?

« 14-18 : écrire la biographie d’un ancêtre soldat » était le sujet d’une rencontre organisée par l’Académie des écrivains publics de France, ce samedi à Paris. Où l’on a pu entendre avec grand intérêt :

  • les pistes de recherche de l’écrivain public-biographe Sylvie Monteillet ;
  • la mise en perspective de l’historien Alexandre Lafon ;
  • le témoignage d’un descendant ayant découvert la biographie de son grand-père ancien poilu.

Retour (synthétique) sur ces regards croisés !

Le carnet personnel

Beaucoup de poilus ont tenu un journal de guerre, à une époque où les progrès de l’instruction avaient insufflé une soif générale d’écrire et de lire, a expliqué Alexandre Lafon. Les soldats écrivaient pour nourrir l’arrière et la presse, avides de témoignages, mais aussi « pour eux, pour leurs souvenirs ».

carnet-poilu-guerre
« Carnet de route » de Georges Dubos.

L’historien a précisé que les survivants (pour mémoire, 900 hommes mouraient chaque jour en moyenne) avaient souvent recopié ces carnets, à leur retour ou des années plus tard, et jusqu’à deux ou trois fois. Parfois en supprimant certains éléments au passage. Ces carnets ne disent donc pas toujours tout…

Les lettres envoyées ou reçues par le soldat

Environ 10 milliards de lettres ou de cartes postales ont été échangées en France pendant le premier conflit mondial.

Beaucoup d’entre elles ont été conservées dans les greniers et les armoires, mais les intervenants ont souligné leurs limites. Dans ces missives, les combattants livrent parfois leurs sentiments ou leur pensées, ou évoquent leur quotidien. Mais souvent, ils se bornent à rassurer leur famille et s’autocensurent pour échapper au contrôle postal de l’armée. À lire et manier avec précaution !

Les photos

Des millions de clichés ont été réalisés durant la Première Guerre mondiale, parfois par les poilus eux-mêmes : à cette époque, les appareils se simplifient (le plus répandu est alors le Vest Pocket, de Kodak) et photographier devient une pratique à la portée de tous. Elles est si développée sur le front que, dès 1915, l’armée interdit aux combattants de prendre des photos. Interdiction bravée !

concours photos poilus guerre miroir

Les poilus pouvaient participer aux concours de photos organisés par les journaux (ici, Le Miroir). La Première Guerre mondiale a été le premier conflit médiatisé.

Si votre ancêtre a ramené des photos du front, il les a peut-être achetées : les clichés circulaient beaucoup entre soldats, se vendaient ou s’échangeaient, comme Alexandre Lafon nous l’a expliqué.

En revanche, ne vous désolez pas si vous ne possédez qu’une seule photo de votre ancêtre : elle peut vous fournir de précieux renseignements, a rappelé Sylvie Monteillet : régiment du soldat, année où la photo a été prise (selon l’uniforme, l’arme…), par exemple.

Les témoignages oraux

Même si les témoins directs ont disparu, les récits ont souvent circulé dans les familles. Abondants ou laconiques, rapportés par les anciens poilus eux-mêmes ou par leur veuve, ces récits ont leur importance mais sont à prendre avec des pincettes : l’ancien combattant a pu occulter certains faits ou en transformer d’autres, pour se glorifier ou par pudeur.

Parfois, il s’est muré dans le silence. Mais s’il a parlé, Il a de toute façon raconté son expérience et exprimé son ressenti, évidemment variables d’une personne à l’autre selon sa position (en première ligne, affecté dans des missions de soutien ou de commandement…), son tempérament…

De plus, ces témoignages ont eux-mêmes été déformés (en toute bonne foi) par ceux qui les ont entendus et transmis à leur tour. Prudence, donc !

La fiche matricule du soldat

Ce document officiel regroupe toutes les informations recueillies par l’armée entre le recensement du jeune homme et la fin de ses obligations militaires, quelques décennies plus tard : affectations, campagnes effectuées, blessures, citations ou décorations, mais aussi signalement physique, degré d’instruction, état civil complet…

Où trouver une fiche matricule ? Aux archives du département où votre ancêtre a été recensé (c’est-à-dire le département où il était domicilié) ou, de plus en plus, sur le site du Grand Mémorial.

Les journaux des marches et opérations (JMO)

Ils « donnent consistance et vie au parcours de votre aïeul, en allant au-delà des dates », a montré Sylvie Monteillet. En effet, ces documents, rédigés au jour le jour par les états-majors, vous permettent de découvrir le déroulement des batailles auxquelles votre ancêtre a participé. Et de comprendre le contexte d’une blessure, d’un décès, d’une décoration…

Les JMO permettent aussi de « pallier les lacunes de la correspondance ». De mettre en parallèle, par exemple, le « Tout va bien ce jour » d’une lettre et le tableau terrifiant de la même journée trouvé dans le journal des marches et opérations.

Vous pouvez consulter les JMO sur le site Mémoire des hommes.

Autres archives officielles

Parmi les nombreuses sources d’information possibles mentionnées au cours de cette conférence, citons :

NB : j’y ajoute les « journaux de tranchées » réalisés par des combattants, des blessés, des prisonniers… Il en existe plusieurs centaines, dont quelques-uns sont en ligne sur Gallica.

Écrire une histoire

Une fois les faits exhumés, il faut les couler dans un récit qui « contera l’histoire » de votre aïeul. Sylvie Monteillet a insisté sur le fait que la biographie de votre ancêtre ne doit pas consister en une succession d’événements, ni de numéros de cotes d’archives : vos recherches « doivent rester invisibles aux yeux du lecteur, qui veut une histoire ».

Outre les informations concernant le parcours militaire du soldat, évoquez sa région natale, son métier, sa famille… Donnez plus d’épaisseur encore au récit à travers le contexte historique : si votre ancêtre poilu a subi l’Histoire, il en a aussi été l’un des acteurs.

Plus vous aurez de documents, plus le récit sera étoffé, bien sûr. Mais il s’agit surtout, par l’écriture, de « sublimer les informations recueillies ».

 

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7 réflexions au sujet de « Comment écrire la biographie d’un poilu? »

  1. Merci pour cet article qui donne les bonnes clés pour ne pas s’égarer en une litanie d’événements, ce qui est difficile à éviter lorsqu’on n’a que ça comme sources sans lien entre elles. Je me suis posé cette question aussi lorsque je l’ai fait sur mon blog, bien sûr ce n’est pas un livre ou une vraie biographie, mais pour moi c’était essentiel de retranscrire les lettres telles quelles insérées dans les événements que mon personnage a connus. Je ne devais en aucun cas modifier son état d’esprit, ses lettres sont assez parlantes même auto-censurées, il le dit lui-même dans l’une d’elles.

    http://www.pencalet.com/articles/histoires/264-charles-auguste-delourme-fut-finalement-un-hero.html

    Si je devais passer au livre, je verrais maintenant mon approche différemment en suivant les conseils d’ici, je garde cet article, non mieux je vais l’imprimer 🙂

  2. Merci pour ces remarques, Hervé, et bienvenue ! J’apprécie moi aussi les retranscriptions de lettres telles quelles. Pauvre Charles, si malheureux et toujours persuadé que la guerre est sur le point de finir…

    A part ça, je trouve que l’article est complet et que les différentes informations sont liées les unes aux autres. Mais pour moi, le meilleur se trouve à la fin : dans le dernier paragraphe de l’article, qui, véritablement, raconte l’histoire de Charles.

    « Charles avait mal commencé sa vie, comme voleur » : voilà un texte qui, lui, commence bien ! On pressent que cette vie va prendre un cours différent et on a donc tout de suite envie d’en savoir plus.

    Si je devais écrire une nouvelle version du parcours de Charles, je partirais de ce dernier paragraphe, en l’enrichissant de précisions et d’illustrations. Qu’en penses-tu ?

  3. Après plusieurs années de recherches et collectes de témoignages, je viens d’écrire l’histoire de mes grands-parents qui ont vécu les deux guerres dans le nord de la France. Enfants lors de la première, adultes lors de la seconde. J’ai beaucoup aimé écrire ces chapitres car ils étaient intimement liés à la grande Histoire. J’ai pu notamment utiliser les mémoires écrites d’un de leurs cousins, adolescent en 1914 et habitant le même village, qui se remémorait cette période sombre. Cela m’a permis de recueillir de nombreuses anecdotes vécues. Peu d’histoires de poilus ici, mais la description de l’occupation et de ses brimades. Pour lier ces anecdotes entre elles, et en faire un récit relativement fluide (je l’espère !), je me suis servie de la grande Histoire. Elle m’a permis de combler les manques tout en apportant un éclairage didactique sur les évènements. J’ai ajouté ici et là quelques dialogues et descriptions, toujours très courts pour ne pas m’éloigner trop de la vérité. Tout cela étant expliqué dans un avertissement au lecteur avant le texte. J’ai découvert ces guerres comme on ne me les avait jamais expliquées à l’école. J’ai compris à quel point notre vie moderne était confortable et sécurisée. Merci pour cet article : j’y retrouve un peu de ce que j’ai fait, et de ce que j’aurais dû faire !

    • Merci beaucoup pour ce témoignage, Laetitia. Combler les manques en utilisant la grande Histoire, c’est aussi ce que suggérait cette conférence, finalement. Vous avez donc « bien fait » ! (je mets des guillemets, car il n’y a pas de règle sur ce qu’il convient de faire : à chacun son angle et ses choix). En tout cas, vous donnez envie de lire cette biographie familiale.

      C’est vrai, une démarche comme la vôtre permet de voir l’Histoire sous un nouveau jour, voire de mieux apprécier le présent et de relativiser nos problèmes…

      Votre expérience montre aussi combien témoigner par écrit de ce que l’on traverse peut être utile aux autres. Dans 10 ans, dans 100 ans… Il ne faut plus hésiter !

      Bravo pour votre travail et votre persévérance à le mener à bien, revenez quand vous voulez

      Hélène

  4. Très intéressant cet article et ce blog. Dans le cas de mon blog qui concerne 324 soldats (et +) dont 280 poilus, le problème est de trouver des textes et sujets différents pour leur rendre hommage. Ne pas toujours dire la même chose.
    Hélas, on sait comment l’histoire se termine, une gravure sur le Monument – Je dois aborder leur biographie sous un angle différent à chaque fois.

    Je travaille donc leur généalogie (en ligne sur Généanet) et parfois une famille m’envoi des documents, anecdotes, photos.

    Pourquoi ce soldat, plutôt qu’un autre ? parfois juste un détail, une fonction dans l’armée ou un métier dans le civil, un lien de parenté ou d’amitié et me voilà inspirée.

    Merci pour votre travail.

    • Bonjour et merci beaucoup pour votre témoignage.
      Ce n’est pas évident, en effet : ce qui distingue le plus tous ces hommes, ce sont leur personnalité, leurs goûts, leurs idées (d’où l’intérêt d’avoir une photo ou une anecdote). Or, nous ne connaissons généralement que leur date et leur lieu de naissance, leur métier ou leur régiment. Il me semble que vous avez trouvé un bon compromis.
      Je vais explorer un peu plus votre blog, d’autant qu’une partie de mes ancêtres ont vécu dans cette région 😉
      A bientôt !

  5. Pour ma part j’ai beaucoup d’histoires à raconter sur mes grands-parents mais je ne sais pas comment m’y prendre car j’ai vraiment beaucoup de choses…

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